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Heterotopia s’oppose en bloc à la morosité lancinante du ‘soleil noir de l’ennui’ quotidien. Il existe un lyrisme à la feuille blanche de papier, une poétique du banal que seul l’art peut révéler. En dehors, quand il se fait chair, le quotidien n’est qu’une souffrance sourde,  déprimante. La photographie  intervient comme outil de combat salvateur contre la réduction du vécu à une expérience morne et pauvre, contre la dépréciation d’un quotidien qui ne laisserait aucune trace objective et durable dans la mémoire. Son pouvoir héroïque est d’asseoir la course du présent hystérique et d’accroitre l’expérience du vécu en rendant le temps saisissable et communicable aux autres.


Heterotopia est une investigation phénoménologie du lieu autre qui utilise la photographie pour disséquer les corps architecturaux en leurs éléments fondamentaux et atteindre une compréhension plus éclairante du monde. L’approche objective et austère s’apparente à celle du scientifique qui saisit informatiquement les données de son expérience et doit permettre d’exhumer le caractère problématique du lieu et de la photographie.

Hetero : autre, l’altérité ; topos : le lieu. Les hétérotopies sont les autres lieux.

Les hétérotopies se définissent par ce qu’elles ne sont pas. Ici et nulle part, elles ne sont ni lieux réels, ni utopies mais les deux à la fois. Lieux hors de tout lieu mais pourtant répertoriés sur les cartes, elles sont des  localisations physiques d’utopies. Principe fondamental de leur altérité, elles entretiennent un rapport ambigu à la réalité.  

Ces espaces autres se défont de la relation communément établie du temps pour entrer dans une temporalité qui leur est propre. Au temps linéaire souverain de la montre se substitue celui de la lenteur molle du temps suspendu des ruines, le temps de l’accumulation humaniste des réserves du savoir ou encore celui de l’instant éternellement figé de la photographie.   

L’agencement spatial de ces lieux empêche de les superposer aux autres aménagements territoriaux. Ce privilège leur est accordé par un pouvoir de juxtaposition topographique qui leur permet de solidariser en eux des espaces habituellement incompatibles. Les séries « les corps utopiques » et « le savoir de réserve »  font coexister temps et époques, espaces et géographies des quatre coins du monde.

Les hétérotopies échappent de manière inédite aux normes de vie habituelles. Elles ont la faculté de dissoudre les règles comportementales qui sont celles des lieux communs et imposent à leurs usagers des us atypiques. Les ruines de la série « Heterotopia, la chute tragique » aventure par-delà bien et mal, du coté de la licence. Les réserves muséales de la série « Heterotopia, les corps utopiques » imposent, a qui veut y accéder, des protocoles comportementaux contraignants comme le port de petits gants en latex ultra-sensibles.

Dernière caractéristique constituante de l’hétérotopie, la question de l’accès. Ces autres lieux s’excluent de leur voisinage topographique, se ferment aux regards par des systèmes autoritaires d’ouverture et de fermeture. Contrôle de passeport, signature de contrat, petit billet, cooptation, rite d’initiation, pince coupe-boulons et escalade: on n’entre pas comme ça en Heterotopia.